La peopolisation de la communication
Ce sont les Français, bien entendu, qui ont inventé le terme.
Ça se préparait depuis longtemps. Je pense même que TVA s’est bâti là-dessus. Et les producteurs formés à cette école ont essaimé les nouvelles chaînes. Alors que j’animais une émission quotidienne sur la santé à Canal Vie, on m’annexait une vedette pour co-animer, pensant ainsi aider les côtes d'écoute. Des fois la vedette n’avait rien à dire, des fois on s’entendait comme larrons en foire et l’heure passait trop vite. Jamais cette personne n’avait de compétence d’interview ou d’animation. Je pense que les directeurs et directrices de programme croient qu’une interview, c’est une conversation intéressante. Les vedettes pensent sans doute la même chose, car l’art de l’interview est disparu. On ne sait plus qu'une interview est une conversation organisée, avec un angle, un lead, une chute, une progression, un point tournant. Non, non: on jase. On est deux personnes intéressantes, ça sera intéressant.
Les gens se plaignent de la platitude ou des inepties qui meublent les émissions, mais ce sont leurs vedettes, alors ils regardent, et puis il n’y a guère mieux nulle part. Des animateurs qui structurent une interview, ce n’est plus une compétence reconnue (sauf en information, mais ce n'est pas de cela dont je parle, vous aviez compris). Tout le monde est interviewer, on ne sait plus qu’il y a des techniques, un talent relationnel que l’on met au service d’un contenu. Disparu des radars.
TVA , le plus américanisé des réseaux, qui depuis toujours est l’ami des artistes (lire : vedettes) a donc gagné, et tout le monde essaie de l’imiter. Le financement de la télévision publique valsant au gré des humeurs politiques, la télé publique s’est aussi peopleliser et ça a baissé son niveau général de qualité . A radio-canada, ils disent que la grille de jour est un problème, ils tentent donc de la peopleliser. Ça ne marche pas encore assez? Ils vont encore amplifier la recherche de vedettes. Il faut bien rester dans la compétition.
N’allons pas critiquer les comédiens, chanteurs, auteurs, de ne pas reconnaître leurs limites ou de ne pas savoir qu’il y a un métier derrière l’animation d’une émission. On flatte leur vanité, on louange leur talent, qui sait résister au chant des sirènes? Sans oublier que des reconversions, il y en a eu, et le succès a parfois suivi. On se voit dans la soupe, on prend une pause de son dur métier, c’est facile, faire de la télé! C’est le fun, la radio! On a fréquenté les studios comme invités, on sera de l’autre côté, c’est tout simple!
Il n'y a pas que la télé et ou la radio qui soient sous influence : le monde de l’édition et les librairies fonctionnent aussi selon les critères de peoplelisation. Un auteur inconnu lance un livre, on le distribue minimalement, il vend toutes ses copies, la librairie ne recommande pas. Les gros vendeurs - les people du livre - sont mis bien en évidence, on recommande leurs titres aussitôt qu’il en manque. L’auteur inconnu aurait pu vendre dix fois plus qu’il n’a vendu, mais sans le soutien du libraire, il n’a pas de chance. Les éditeurs, quant à eux, aiment bien mieux publier un people qu’un inconnu, mettez-vous à leur place.
La logique de marché dominant tout, la peoplelisation était inévitable. La logique de Hollywood dominant la culture...
Il faut tout penser en fonction des profits; pas de la rentabilité : des profits. Comme chacun sait, il n’y a jamais assez de profits. Tout le reste peut souffrir, mais pas le marché.
Jusqu’où ira la logique marchande dans sa destruction de notre humanité?
06 septembre 2007
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