Pierre Bergé et Yves St-Laurent
Pierre Bergé a une sorte de chronologie froide et clinique sur Wikipédia, mais on se dit en la lisant: les faits sont les faits. Ce qu’il a raconté à un auditorium bondé, cet après-midi, est mieux: c' était de l’humain, de la nuance, de la réflexion et un peu d’humour.
Un matin de janvier 1958, à l’invitation de Christian Dior avec qui il était ami, il assiste au premier défilé de la première collection de Yves St-Laurent. C’était la robe trapèze, une révolution a-t-on dit à l’époque. Bergé a bien réalisé que le phénomène était important, mais il ne connaissait pas la mode, il était un homme qui fréquentait les artistes qui, de fil en aiguille, se retrouvait mêlé à la mode.
Il en ressort indemne.
Il se fait rappeler à l’ordre par une femme, associée à Paris au magazine Harper’s Bazaar, qui organise une soirée à laquelle elle invite Yves st-laurent et Pierre Bergé. C’est là que la rencontre s’est faite, nous raconte-t-il.
Puis, il arrive qu' Yves soit appelé sous les drapeaux. Il fait une dépression. Il est congédié de chez Dior. Bergé qui va le voir tous les jours à l’hôpital lui apporte la nouvelle. St-Laurent lui dit : il ne nous reste plus qu’à fonder notre Maison.
Bergé dit : et là , il ne faut pas se poser de questions. Si on se pose des questions, on se met à douter, rien ne se fait. J’ai dit oui. J’ai commencé à chercher de l’argent. C’était en 1961, en 1962, la première collection Yves St-Laurent était lancée. Le Couturier avait 26 ans.
Je suppose que l’animateur de la rencontre aurait pu dire : et le reste est de l’histoire. Les gens qui s’intéressent à l’art ou à la mode connaissent déjà cette histoire.
Ou la connaîtront bientôt... Si nous nous pointons au Musée des Beaux Arts de Montréal d'ici la fin de l'été. Je sais que parmi vous, certains ne pourront la voir, alors je vais vous dire : St-Laurent a fait une robe Mondrian, et il a fait une robe pop art. On nous les a montrés en photos. C’est un hommage si frappant, si joli. Vous vous rendez compte, porter du Mondrian? Porter une toile pop? Une robe qui n’est pas im-portable, en plus? Bergé n’a pas manqué de décocher quelques flèches à l’endroit de la Haute Couture des Grands Groupes d'aujourd'hui.
Pierre Berger nous a dit qu’au départ, il ne considérait pas la mode comme un art. Puis pas comme un art majeur. La mode n’est pas une toile que l’on peut mettre sur un mur : on la porte.
Yves St-Laurent n’a pas fait de mode. Il n’a jamais voulu être à la mode. Il n’a jamais suivi la mode.
Yves St-Laurent a trouvé son style, il lui a été fidèle, il l’a épuré sans arrêt, en faisant toujours la même chose qui n’était jamais la même chose. Avec Cocteau, dit Pierre Bergé, c’était pareil.
Si Yves St-Laurent était un artiste, ce qu’il créait était-il de l’art?
Si la mode se porte sur un corps et non sur un mur, est-ce de l’art?
La mode existe parce qu’elle s’incarne dans un vêtement qui sera porté par une personne. C’est donc, aussi, autre chose que de l’art. Mais cela peut être de l’art.
L’art, a dit Pierre Bergé, l’art est essentiel, et l’art a toujours existé. Il y a encore des gens qui ne le réalisent pas, qui l’ignorent, qui nient cette évidence. L’art est indispensable.
Il ne peut pas obéir à des règles : l’art est libre.
L’artiste est un anarchiste, il provoque : l’art dérange.
Ceux qui font ça pour le plaisir, c’est très bien pour les promenades en familles le dimanche.
Si on n’aime pas l’art de son époque, a ajouté Pierre Bergé, c’est qu’on ne sait pas voir et qu’on ne sait pas entendre.
Pensez un instant, je vous prie, à tout ce qu’on ne peut pas voir et qu’on ne peut pas entendre, parce que les médias sont d’arrière-garde, ultra-conservateurs et serviles face à leur marché.
Carole

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