Plus de médecins, meilleurs sont les soins?
Mais ça dépend comment on compte, et quels critères on choisit, n’est-ce pas.
Ce mercredi midi d’octobre, j’étais la participante passive d’une téléconférence pan-canadienne organisée par La Fondation canadienne de la recherche sur les services de santé — qui posait justement cette question : est-ce que plus, c’est toujours mieux?
Poser la question est y répondre, bien entendu. L’argumentaire est intéressant.
Thérèse Stukel et Graham Woodmard, deux chercheurs ontariens, ont montré que la disponibilité des services engendre leur utilisation. On a parlé des Etats-Unis, où des recherches ont été publiées sur cette question, et un peu de l’Ontario, où il s’en fait aussi. On comprend ici que le système public et le système privé fonctionnent avec le même paradigme — ce n’est pas tant qui finance que la manière d’utiliser les ressources qui est en question.
Grosso modo, plus vous avez de lits, plus vous hospitalisez. Plus vous avez de spécialistes, plus vous les consultez. Où est le problème, vous demandez-vous?
Le problème, c’est que ces gens-là ne se parlent pas, se servent du système comme si c’était un buffet à volonté, au bout du compte, paye mon cochon. Et on ne paiera jamais suffisamment, on aura toujours besoin de plus. Plus d’argent, plus de médecins, plus de... La rhétorique des associations de médecins et des décideurs est entièrement sous le joug de ce PLUS.
Les chercheurs se demandent donc : comment rendre le système PLUS... efficace.... comment réduire le nombre d’hospitalisation, comment augmenter la qualité des services offerts à la population?
Le mot clé de leurs réponses? EQUIPE. Le mot caché? BONNE CHANCE!
Donnez-moi une minute pour expliquer.
Selon ces deux chercheurs, les équipes concernent aussi bien les chercheurs, les médecins que les spécialistes. Des groupes de multi spécialistes seraient la solution. Ça inclut des nutritionnistes, des experts en conditionnement physique, des infirmières, des médecins de diverses spécialités, tout cela en acceptant dans le groupe le patient, qui fera partie de l’équipe de soins. Il faut mettre ces gens en réseau, en utilisant les technologies de l’information qui vont améliorer les communications entre eux, et il est nécessaire d’implanter des programmes qui améliorent la qualité et la sécurité des soins.
Qu’il y ait une « immense résistance » à ces idées, selon les chercheurs, est une partie du problème. Les médecins ne veulent pas se faire dire quoi faire, c’est une barrière, que dis-je, un Mur de Berlin! Les médecins ne se font pas forcément confiance les unes, les autres, il faudra bâtir cette confiance.
Dans un monde idéal, ça irait jusqu’à évaluer les équipes ainsi formées, pour parler aussi de celles qui ne sont pas efficaces — toujours inclure la qualité des soins dans l’efficacité, pas seulement la quantité.
Si on suit cette logique, l’Hospitalisation serait une ressource de dernière instance, et pas la solution dès qu’un médecin est dépassé. Quand des symptômes n’ont pas d’explication immédiate, on ne passerait pas une batterie de tests jusqu’à épuisement des stocks. Ça conduit à une surutilisation des soins, disent les chercheurs, pas à un meilleur traitement ou à de meilleurs soins. Il y a un lecteur de ma chronique du Devoir, dans le temps, qui m’avait écrit que cela l’avait mené à des souffrances sans nom, à l’impotence et à la diminution de sa qualité de vie (il ne peut plus skier) parce qu’on avait trouvé une certaine anomalie lors d’un examen routinier de la prostate, et on a craint le cancer : on a fait des tests jusqu’à le rendre malade, sans trouver de cancer. Si ce n’est pas de l’acharnement thérapeutique, je ne m’appelle pas Carole. Je garde mon prénom et je me demande : qui est responsable de cette erreur de jugement qui a rendu malade un homme en bonne santé? Le premier médecin qui a fait l’examen, s’il faut pointer du doigt. Puis tous les gens qui ont interprété chaque test.
Donc, les tests à ne plus finir parce qu’on a mal à la tête, ce n’est pas forcément la solution. Mais une équipe de multi spécialistes — dont un docteur pour la tête — pourrait avoir une idée ou deux et pas forcément pour montrer le chemin d’une machine qui va évaluer ceci ou cela. C’est un autre aspect du problème (lisez le livre de Pascale Lehoux : The problem of Health Technology, si vous voulez comprendre pourquoi la technologie n’est pas automatiquement le miracle qu’elle promet).
Vous imaginez les changements de mentalité que cela demande?
De la modestie de la part des spécialistes, dont tant de membres, à commencer par leur président, sont arrogants. Ce sont des êtres supérieurs, vous comprenez, et ils savent mieux que nous, vous, et le gouvernement. De la considération pour les patients, et vous savez combien les médecins de famille peuvent être paternalistes — ça n’évolue pas vite pour tout le monde de ce côté. Et par-dessus tour cela, l’Imputabilité. Oye oye oye.
Dans tout cela, chers lecteurs et chers lectrices, il nous faudra faire notre part. Nous aussi, nous abusons du système. Nous aussi, nous refusons de faire partie de l’équipe de soins. Nous aussi, nous manquons de confiance... et sur ce point, je suis tentée de nous donner des circonstances atténuantes.
Au fond le vrai changement de paradigme, ce sera de mettre le patient au centre des soins. Ça fait un bon slogan pour les politiciens (et j’inclus des fonctionnaires et des chercheurs de la santé là-dedans), mais quand on pense que c’est toute la culture du milieu médical qui cela remet en question, on peut juste de demander combien de temps cela prendra, si jamais on y arrive.
